Les soldats de la Grande Armée dans la province d'Olonetz.
par Nathalie Gutina, en collaboration avec T.Moshina
La campagne de Russie en 1812, tragique et fatale, est l'objet de nombreux essais, articles, ouvrages fondamentaux. Mémoires, agendas, lettres des participants, témoins et contemporains nous révèlent maints détails de ces événements. Mais il y a des lacunes ; le sort des prisonniers de guerre reste un des sujets les moins étudiés.
Apres la campagne il resta en Russie a peu près 200 000 prisonniers français. Ils furent envoyés dans les différents gouvernements par colonnes de 2-3 mille hommes, vêtus comme ils l'étaient et avec des chaussures délabrées. Un grand nombre n'atteignirent pas leur lieu de destination et périrent en chemin. Le taux de mortalité parmi les prisonniers étant considérable, le gouvernement russe fut contraint de suspendre leur déplacement dans les provinces éloignées. Cependant, même dans les gouvernements qui accueillirent les prisonniers, ceux la devenaient souvent "victimes de la concussion des commissaires de police, de l'indifférence des autorités civiles" et mouraient en grand nombre.
A Moscou les prisonniers déblayaient les rues, enterraient les cadavres, plus tard ils se casaient au travail ou en services. Dans les gouvernements de Yaroslavle, Kostroma, Vologda, Perm, Wyatsk les prisonniers furent inscrits aux usines d'état. Depuis le mois d'avril 1814 plusieurs ont reçu une certaine liberté ; ils entraient dans les familles des aristocrates et bourgeois comme précepteurs, maîtres, jardiniers, cuisiniers etc. Comme le témoignent les contemporains, on pouvait rencontrer alors un prisonnier français dans chaque maison ou presque. Même le jeune Michel Lermontov avait pour précepteur un ancien officier de la Garde Impériale.
Plus de trois cent soldats et officiers de l'armée napoléonienne furent transportes dans la province d'Olonetz. : français, italiens, espagnols, bavarois, hollandais. Dans les archives de la république de Carelie on trouve un vaste dossier contenant les listes des prisonniers ; sont indiques leur âge, lieu de naissance, régiment, grade et lieu du dernier combat. Ils participèrent pour la plupart dans toutes les grandes batailles, virent les Dômes du Kremlin ; Ayant quitte Moscou, ils subirent toutes sortes de peine pendant la retraite - la famine, le froid, le passage fatal de la Beresina et les épreuves terribles de Wilna. Ils furent faits prisonniers a Smolensk, Borissov, Wilna, Kovno, Koenigsberg, Minsk, Varsovie, Berlin. Evidemment, les premiers convois des prisonniers arrivèrent dans la province d'Olonetz en octobre 1812.
Il y avait fantassins, cuirassiers, chasseurs, hussards, chevau-légers lanciers, dragons : soldats, sous-officiers, officiers et un général de brigade - Delaitre. Antoine-Charles-Bernard Delaitre (1776-1838) avait fait les campagnes d'Egypte, de Prusse et de Pologne ; il s'était battu à Somosierra ; il avait été en Allemagne en 1809, en Espagne en 1810-1811 ; nomme général de brigade en avril 1812. Pendant la campagne de Russie il commandait une brigade de chasseurs a cheval dans le 9ème corps du maréchal Victor. Il fut blesse et fait prisonnier a la Beresina.
Parmi les quarante-deux militaires de la Garde Impériale il y avait 4 officiers. Ayant une très bonne mémoire, Napoléon les connaissait peut-être tous par le nom et de vue. La Garde jouissait d'une formidable réputation dans toute l'Europe ; les officiers russes la citent souvent dans leurs mémoires. Denis Davidov raconte que les cosaques ne réussirent même pas a s'approcher du carré de la Vieille Garde ; la Garde passa a travers les nuées des cosaques "comme un vaisseau de cent entre des barques de pêche".
Les prisonniers appartenaient à des unités différentes. Il y avait quelques soldats et officiers du 30 de ligne (division Morand, 1er corps d'armée). Ce régiment fut " littéralement fusille" dans la bataille de la Moskova ; le général Bonnamy, "relevé sur les baïonnettes", y fut fait prisonnier. Il y avait des soldats du 37 de ligne du brave Fortier surnommé Fortier de Beresina ; des 61ème et 108ème de ligne qui avaient connu le soleil éclatant d'Austerlitz et la "boucherie" de Borodino ; du 9 léger dont Glinka écrivit : "Ce régiment agissait à Borodino avec une grande intrépidité" et "montrait l'exemple de la vaillance française".
Les prisonniers vécurent à Petrozavodsk et dans les villes de province. Les gouverneurs furent obliges de leur trouver des résidences, d'avoir soin de leur nourriture et de veiller à leur conduite. Les gouverneurs rendaient compte de l'entretien et du traitement des prisonniers. Le général Delaitre recevait journellement 3 roubles 30 kopecks, les officiers - 50 kopecks, et tous les autres - 5 kopecks. Chaque mois on leur distribuait de la farine de seigle et de l'orge mondée, ainsi que les vêtements. L'ordonnance du Comité des ministres autorisait aux soldats d'entrer aux usines etc. a leur volonté. Le gouverneur de la province s'adressa plusieurs fois au directeur des usines Olonetski, et les gouverneurs des petites places aux habitants à propos de l'arrangement des prisonniers "au travail ou aux services". 39 soldats travaillèrent comme bûcherons dans la datcha Lossossinski, brûlèrent du charbon. Un sous-officier du 8ème cuirassier fut garde à l'usine "pour le métier".
Les gouverneurs des petites bourgades devaient "veiller minutieusement" aux actions et à la conduite des prisonniers et rendre compte au gouverneur chaque semaine. Le 22 janvier 1814 le gouverneur de Povenetz, Yanchine, rapportait : "Dans la ville de Povenetz cinq officiers et deux soldats prisonniers français se trouvent bien". Le 27 janvier 1814 le gouverneur de Poudoj, Ksilander, rapporta que deux capitaines, un lieutenant et des troupiers "ne commirent aucune mauvaise action et se tenaient convenablement". La vie des prisonniers était dure : éloignes de la France, dans le climat sévère et n'ayant aucune communication avec leur patrie. Il se trouvait toujours quelqu'un a l'hôpital ; certains moururent. D'après les dossiers des archives, seuls l'aide de camp du général Delaitre et un officier recevaient des lettres et de l'argent.
En janvier 1814 a l'ordre du tzar le général fut transporté a Saint Petersbourg et son aide de camp a Lodeynoe Pole. En mars 1814 un capitaine fut gracie et partit pour la France.
Malgré la vie dure, les prisonniers ne se plaignaient pas. Quatre prisonniers partagèrent les peines de la retraite avec leurs femmes dont la plus jeune n'avait que 18 ans. La fille des époux Borelle naquit à Poudoj le 13 mars 1814 ; elle fut prénommée Darya et baptisée en orthodoxe a la demande de ses parents.
Les destinées de la plupart des prisonniers sont inconnues. Les chiffres se varient, mais on estime que seulement 30 mille hommes pris en Russie revirent leur patrie en avril 1815. Plusieurs s'installèrent pour toujours en Russie. Le général Delaitre revint en France et devint inspecteur général de cavalerie puis de gendarmerie. Son nom figure sur l'Arc de Triomphe de l'Etoile.
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