Le service de santé des armées napoléoniennes
Je veux vous montrer, à travers cet article, que j’ai écrit, en m’appuyant sur quelques documents, que tout n’est pas " rose " dans l’armée napoléonienne, il n’y a pas que des charges héroïques, de vaillantes manœuvres, des tambours et des trompettes … mais il y a la réalité de ce qui se passe une fois blessé : un service de santé pitoyable, mal organisé et servi par du personnel incompétent, qui " travaille " dans des lieux les plus insolites et malsains. Une fois qu’un soldat est blessé, on ne se soucie plus de celui-ci, comme le dit un Grenadier blessé : " Je sais bien qu’on ne s’inquiète plus de nous quand nous sommes blessés. Eh bien ! qu’on nous tue et que cela soit fini. " . Je veux aussi vous montrer que les médecins et chirurgiens ne sont pas tous des incompétents, il y a des exceptions. Les plus connus sont les chirurgiens et médecins Larrey, Percy et Desgenettes qui ont essayé d’améliorer le sort de tous les malheureux blessés qui jonchaient les champs de batailles. Excusez moi pour les éventuelles erreurs.
La médecine malade des armées napoléoniennes :
De tous les services annexes des armées napoléoniennes, le service de santé fut l’un des moins organisés, pour ne pas dire le moins organisé.
En effet, les médecins militaires sont recrutés parmi les médecins civils sans succès et sans avenir, ils sont payés pour une campagne puis congédiés. Ces médecins de fortune marchent sac au dos derrière les colonnes de l’armée, ils sont entourés d’un profond mépris par les chefs militaires car ils n’ont pas rang d’officier. La plupart d'entre eux ne sont même pas des médecins, mais des " officiers de santé " sans aucun diplôme. Les chirurgiens militaires étaient, eux aussi, pour la plupart, des incapables, et de leurs rangs se grossissaient de jeunes gens de famille qui voyaient là un moyen d’échapper à la conscription. L’amputation est leur règle, et l'absence d'hygiène entraîne bien souvent des gangrènes mortelles. Même Napoléon n’a pas une haute opinion de ces médecins et chirurgiens, il dit un jour : " L’inexpérience des chirurgiens fait plus de mal à l’armée qu’une batterie ennemie. ", un autre jour il dit : " Il n’y a guère que des aventuriers et des gens sans aveu qui se jettent dans le service des hôpitaux, qu’ils abandonnent bien vite s’ils ne trouvent pas à y faire affaire ". Le service de santé ne souffrait pas uniquement de l’incapacité de ces médecins et chirurgiens, il y avait également le manque de brancardiers. L’évacuation des blessés sur le champ de bataille se faisait par des moyens de fortune, par manque de matériel. Les hôpitaux de campagnes sont improvisés dans les lieux les plus inattendus (écuries, églises …), insalubres, humides et pleins d’insectes. Il ne faut pas oublier les maladies, comme le choléra ou le typhus, qui bien entendu, dans de telle condition ne pouvaient être soignés correctement.
Les exceptions, Larrey, Percy et Desgenettes :
Mais il y eu des exceptions à la règle, en effet, des hommes dévoués, profondément convaincus de l’importance de leur profession vont tenter d’améliorer la médecine pour aider les malheureux combattants qui jonchaient par milliers les champs de bataille, pour eux, amis et ennemis avaient un droit au secours. Parmi les plus connues de ces exceptions, Larrey, Percy et Desgenettes, seuls c’est trois noms de médecins et chirurgiens figurent sur l'arc de triomphe de l'Étoile.
Dominique Jean Larrey, né à Beaudéan le 6 juillet 1766, aide-chirurgien à l’Hôtel-Dieu en 1789, puis chirurgien de marine quand débute la Révolution, chirurgien major à l’armée du Rhin en 1792, il est remarqué par Bonaparte durant l'expédition d'Égypte, il devient son ami, le suit dans toutes ses campagnes, chirurgien en chef de la garde consulaire en 1800 est promu chirurgien en chef de la Grande Armée, fait baron de l'Empire. Il entrera à l'Institut en 1829 et dans la légende napoléonienne, qualifié par l'Empereur à Sainte-Hélène de " plus vertueux des hommes ". Il enfreint le règlement en parcourant les champs de batailles pour opérer à temps. Dès la campagne d'Italie, il a l'idée de créer des " ambulances volantes ", c'est à dire des ambulances destinées à enlever les blessés des champs de batailles après leur avoir donné les premiers soins. Il obtient que ses médecins et brancardiers restent dans l'armée et ne soient pas congédiés après chaque campagne, au mois d’août 1797, il créa également une unité d’ambulances pour l’armée de Napoléon lors de la campagne d’Italie. Cette unité comportait trois compagnies de 113 hommes placés sous le commandement d’un commandant-chirurgien, secondé par 14 autres chirurgiens. Des soldats, 25 à pied et 12 à cheval, étaient également équipés pour apporter des soins. Ils avaient une ceinture de laine rouge qui leur servait à porter les blessés. Chaque compagnie disposait de douze ambulances légères, huit à deux roues et quatre à quatre roues. Mais Larrey fait partie de la Garde où tout est différent. S'il fut un chirurgien assez habile, désarticulant adroitement les membres, il a amputé outre mesure. Il décède à Lyon, le 25 juillet 1842.
Pierre-François Percy, né à Montagney (Haute-Saône) le 28 octobre 1754. Fils de chirurgien, Percy étudie pendant le règne de Louis XVI à Paris, reçu docteur à Besançon en 1775, il entre au service militaire l’année suivante et obtient un brevet de chirurgien, ensuite, il devient chirurgien au régiment de Berri-cavalerie en 1782. Inspecteur général en l’an XII, membre de l’Institut en 1807, il est fait baron de l’Empire après Wagram. Une ophtalmie le contraint à quitter, en 1809, la Grande Armée pour la Faculté de Paris. Il sera mis à a retraite en 1815 pour s'être rallié à Napoléon durant les Cent-Jours et avoir été élu par la Haute-Saône à la Chambre des représentants. Il est l’auteur de Mémoires du plus grand intérêt. Il décède à Paris le 10 février 1825. Percy, comme Larrey pour ces ambulances volantes, organise un service de soins immédiats sur le champ de bataille en mettant au point des charrettes avec table d'opération et rideaux. Ces machines emmènent rapidement les chirurgiens sur les champs de bataille. On les appela des " Würst ", ce qui veut dire " saucisse " en allemand. Il propose aussi une organisation cohérente et efficace du service de santé avec soldats d'ambulance et brancardiers mais n'obtient pas de l'Empereur les crédits nécessaires à une réelle amélioration du service de santé aux armées. A la différence de Larrey, Percy évite autant que possible l'amputation.
On peut aussi ajouté, René-Nicolas Dufriche Desgenettes, né à Alençon le 23 mai 1762. Desgenettes, après s'être intéressé aux littératures latine et française et avoir été reçu maître dès arts, il s'oriente vers la médecine et la chirurgie tout en voyageant en Angleterre et en Italie. Après avoir soutenu sa thèse à Montpellier en 1789, il se décide pour l'armée et, parlant l'italien, est affecté à l'armée d'Italie en 1793. Il y fait la connaissance de Bonaparte, qu'il éblouit par son intelligence et l'étendue de sa culture et qui le fait nommer médecin en chef de l'expédition d'Égypte. Malgré ses connaissances et les précautions sanitaires prises, Desgenettes voit se déclarer une épidémie de peste dans l'armée immobilisée sous Saint-Jean-d’Acre. Pour redonner confiance aux soldats, il plonge une lancette dans le pus d'un bubon et se l'enfonce dans le bras. De retour en France en 1802, Desgenettes est affecté au Val-de-Grâce puis nommé directeur en chef du Service de santé et médecin en chef aux armées. Il sera de toutes les campagnes, organisera de son mieux les soins, sera fait prisonnier durant la retraite de Russie, libéré par le tsar, en signe de reconnaissance pour les soins qu'il a prodigués aux soldats russes et raccompagné par sa garde jusqu'aux avant-postes français, Médecin Chef de la Grande Armée durant la campagne de 1813 en Allemagne, il est bloqué dans la citadelle de Torgau et ne rentre en France qu'après la chute de l'Empire. Comblé de faveurs par Napoléon malgré la liberté de ses propos et son indépendance d'esprit, Desgenettes, aristocrate de naissance, est fait chevalier puis baron de l'Empire en 1810. Médecin en chef de la garde impériale durant les Cent-Jours, il est à Waterloo. Ses mérites sont tels que Louis XVIII le maintient dans ses fonctions au Val-de-Grâce et le réintègre au Conseil de santé des armées en 1819. Nommé peu après Professeur d'hygiène à la faculté de médecine de Paris, il est révoqué à la suite de manifestations d'étudiants à l'occasion des obsèques du professeur Hallé : Desgenettes avait alors prononcé un éloge funèbre où il exaltait l'esprit de tolérance. La monarchie de Juillet se souviendra de cette révocation et lui confiera le poste de médecin en chef des Invalides, qu'il demandait en vain depuis 1819.. Personnage truculent qu'Alexandre Dumas décrit comme " un vieux paillard très spirituel et très cynique " .Il meurt à Paris le 3 février 1837. Desgenettes fut oublié en 1841 par la commission chargée de dresser la liste des noms devant figurer sur L'arc de triomphe de l'Étoile, seuls les chirurgiens Larrey et Percy ayant été retenus. Heureusement pour l'honneur de la France et de l'intelligence, sa fille, la baronne de Sordeval, qui avait hérité de son tempérament, fit un tel scandale qu'on le rajouta.
Les ambulances volantes de Larrey :
Les ambulances volantes à deux roues avaient une forme de coffre allongé, percées de deux petites fenêtres sur les côtés, et ouvrant, à l’avant et à l’arrière, par une porte à deux battants. A l’intérieur, quatre petits rouleaux permettaient de faire glisser un plateau couvert d’un matelas en cuir rembourré sur lequel se couchaient les blessés. Les panneaux latéraux étaient également matelassés jusqu’à une trentaine de centimètres de hauteur.
Larrey donne son propre témoignage de son ambulance : " Avec mon ambulance, j’ai accompagné la Garde jusqu’au dernier moment. (…) Nous avons soigné les blessés (…) sur le champ de bataille, mais lorsque leur nombre est devenu trop important, j’ai envoyé un poste de secours avancé soigner ceux du front. (…) Avant la tombée de la nuit, nous avions plus de 500 blessés, atteints dans leur majorité par la mitraille des canons, et nous dûmes les opérer. " Même ainsi, la plupart des blessés durent attendre près de quatre ou cinq jours après la bataille pour être soignés (Voir le récit du capitaine Marbot à Eylau) et ils souffrirent horriblement de la fièvre, de la chaleur ou du froid et des insectes.
Remarque : Selon le livre " Histoire et dictionnaire du Consulat et de l’Empire " de J. Tulard, A. Palluel-Guillard et A. Fierro, Larrey était un garçon vantard, qui se présenta comme l’inventeur des ambulances volantes qui en réalité fut conçues par Jean-François Coste.
Le chirurgien Percy à Eylau :
Ce témoignage du chirurgien Percy (Il est l’auteur de Mémoires du plus grand intérêt) nous montre bien les amputations, le nombre grandissant de soldats blessés, qui souffrent du froid et les chirurgiens couverts de sang. Ce témoignage montre aussi le chirurgien Percy essayant d’améliorer la condition de vie de ces malheureux.
" De retour du champ de bataille, où plus de trois cents blessés français restaient étendus, sans qu’il fut possible d’aller jusqu’à eux, je suis revenu à nos hangars. En passant, j’ai vu Sa Majesté observant du haut d’un mamelon et à cheval les mouvements des Russes ; plusieurs fois dans le jour, elle a été le point de mire de plus d’une batterie, et près d’elle il est tombé cinq ou six obus, dont les éclats ont volé autour de sa personne. J’ai trouvé le service chirurgical de nos hangars en pleine activité, mais quel service ! Des jambes, cuisses et bras coupés, gelés avec les corps morts devant la porte ; des chirurgiens couverts de sang ; des infortunés ayant à peine de la paille pour eux et grelottant de froid ! Pas un verre d’eau à leur donner ; rien pour les couvrir ; le vent soufflant de toutes parts sous les remises dont le soldat enlevait les portes pour former son bivouac à quelques pas de là. J’ai fait apporter quelques brassées de paille déjà brisée pour couvrir un peu ces braves gens ; les portes de grange ont été rétablies du côté où la brise soufflait le plus fort, et, après avoir exhorté mes collaborateurs, distribués par moi de tous cotés, à tenir bon à l’ouvrage le plus longtemps qu’ils pourraient, je suis retourné à mes équipages, à un quart de lieue de là. Je me suis assuré, en passant devant le bivouac des charrettes d’ambulance, qu’on donnerait du bouillon à la plupart des blessés ; j’ai fait porter des chandelles aux chirurgiens, ainsi qu’une nouvelle provision de linge et quelques caisses d’instruments de plus ".
Le chirurgien Percy à Essling :
Voici une autre vue de l’horreur des amputions, de la douleur des malheureux blessés, des insectes, de l’incapacité des assistants, du nombre de blessés, du manque de temps, et d’hygiène. Cette vision d’horreur est tiré du roman de Patrick Rambaud, " La bataille " :
" Râles, plaintes, gémissements, sanglots, cris et hurlements, le chant des blessés de l’île Lobeau n’avait rien de nostalgique. Les infirmiers qui n’avaient plus de sentiments, habillés d’uniformes aux éléments dépareillés, chassaient avec des palmes les essaims de mouches qui se fixaient sur les plaies. Son long tablier et ses avant-bras dégoulinant de sang, le docteur Percy avait perdu sa bonhomie. Sans relâche, dans la hutte de branchages et de roseaux baptisée ambulance, ses assistants posaient sur la table qu’ils avaient récupérée des soldats nus et presque morts. Les aides que le docteur avait obtenus grâce à ses coups de gueule, pour la plupart, n’avaient jamais étudié la chirurgie, alors, parce qu’il ne pouvait suffire seul aux soins de tant d’estropiés et de tant de blessures diverses, il indiquait, sur les corps que tordait la douleur, à la craie, l’endroit où il fallait scier ; et les assistants de fortune sciaient, ils débordaient parfois à côté des jointures, le sang jaillissait, ils entamaient l’os à vif ; leur patient défaillait et arrêtait de remuer. Beaucoup succombaient ainsi d’un arrêt du cœur ou se vidaient de leur sang, une artère sectionnée par malheur. Le docteur criait : " Crétins ! Vous n’avez jamais découpé un poulet ? ". Chaque opération ne devait pas excéder vingt secondes. Il y en avait trop à assumer. Ensuite, on jetait le bras ou la jambe sur un tas de jambes et de bras. Les infirmiers d’occasion en plaisantaient pour ne pas vomir ou tourner de l’œil : " Encore un gigot ! " clamaient-ils à voix haute en lançant les membres qu’ils avaient amputés. Percy se réservait les cas difficiles, il tentait de recoller, de cautériser, d’éviter l’amputation, de soulager, mais comment, avec ces moyens indécents ? Dès qu’il en avait la possibilité, il en profitait pour instruire les plus éveillés de ses infirmiers. "
Sources :
- Les grandes batailles de l’histoire n° 1, Efsa, (p. 24 et 25).
- Les soldats de Napoléon, collection grenier des merveilles, Hatier, (p. 40).
- L’uniforme et les armes des soldats du Premier Empire, de liliane et fred Funcken, Casterman (p. 78).
- l’Histoire et le dictionnaire du Consulat et de l’Empire, de J. Tulard, A. Palluel-Guillard et A. Fierro (p. 718, 719, 889, 890 et 1011).
- Sources : Les campagnes napoléoniennes, d’Alain Pigeard, (p. 289 et 290).
- Roman " La bataille ", de Patrick Rambaud, Editions Grasset & Fasquelle (p. 171 et 172).
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