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Thierry Rouillard

Jean Bréaut contre Claude Oriot
ou les vicissitudes d’une mauvaise lecture.

Lorsque M. Leher publia, en 1895, la Lettre d’un capitaine de cuirassier sur la Campagne de Russie, il commit l’erreur bénigne de mal interpréter une note manuscrite en marge du manuscrit et de lire [Jean Bréaut] au lieu de [Claude Oriot]. Depuis ce jour, d’éminents chercheurs - comme Arthur Chuquet - ou de parfaits inconnus, ont essayé d’identifier l’auteur de cette Lettre, en ignorant ou négligeant les travaux de leurs prédécesseurs.

Nous-mêmes, en rééditant ce texte en 1997, n’avions pas effectué cette recherche, le texte lui-même ne gagnant rien à cette reconnaissance et, avouons-le, le temps nous manquant lors du lancement de la collection.

Aujourd’hui, nous pouvons livrer le fruit de nos recherches et fournir à nos lecteurs des éléments complémentaires.

Dans un premier temps nous mettons à votre disposition les principales pièces du dossier de Claude Oriot ainsi que l’article d’Arthur Chuquet sur le capitaine Oriot.

Dans un proche avenir, nous procurerons à nos lecteurs la suite des éléments composant le dossier de Claude Oriot conservé au S.H.A.T. ainsi qu’une rapide étude sur la participation du 9e cuirassiers à la campagne de Russie.

deco Bibliographie succincte de la Lettre d’un cuirassier

  • Lettre d'un capitaine de cuirassiers sur la campagne de Russie publiée par M.-J.-A. Leher, Paris, chez tous les libraires, 1885, in-16, VI-62 p.
  • Lettre d'un capitaine de cuirassiers sur la campagne de Russie publiée par M.-J.-A. Leher, avec une préface de Lumbroso, dans la Revue Napoléonienne, Tome 3 (1902-1903), pp. 206 à 234. Cet édition n’apporte aucun élément supplémentaire sur la Lettre ou son auteur.
  • Lettre d'un capitaine de cuirassiers sur la campagne de Russie, publiée par Thierry Rouillard, Paris, La Vouivre, 1997, in-8 carré, 120 p. Le texte est suivi de Denniée, Itinéraire de Napoléon, et accompagné de cartes et index.
  •  Le capitaine Oriot, article numéro 71, dans les Lettres de 1812 (1e série), publiées par Arthur Chuquet, Paris, Champion, 1911, pp. 152 à 160.
  • Le cuirassier Oriot, article, dans les Études d’Histoire, publiées par Arthur Chuquet, Paris, Fontemoing, s.d., pp. 75 à 87. Cet article est un simple résumé en douze pages d’un texte qui en fait quatorze dans notre édition !
Rappelons également que l’original de cette Lettre semble ne pas être conservé dans les archives publics, ce qui rend difficile toute réflexion sur la nature des notes manuscrites marginales.

_______________

Pièce N° 2 : Rapport au ministre, mars 1814

Pièce N° 3 : Lettre du général de Beurnonville, janvier 1815

Pièce N° 4 : Demande de pension, février 1829

Pièce N° 5 : Article paru dans les Lettres de 1812 (1e série), publiées par Arthur Chuquet, Paris, Champion, 1911. p. 152 à 160.

deco Pièce N° 2 : Rapport au ministre, mars 1814

2e division
Bureau des troupes à cheval
Ministère de la guerre.

Rapport fait au ministre le 8 mars 1814.

9e régiment de cuirassiers
dépôt à Houdan

M. le général sénateur comte de Beurnonville recommande aux bontés particulières du ministre M. Oriot, capitaine au 9e régiment de cuirassiers, en faveur duquel il sollicite le grade de chef d’escadron.

Il annonce que M. Oriot a épousé une de ses nièces et que sous ce rapport il lui porte tout son intérêt,  que cet officier n’a jamais quitté les armées et a toujours fait la guerre, qu’il est non seulement connu pour brave mais comme l’un des capitaines les plus intrépides de l’armée, qu’il est couvert de blessures, qu’il s’est distingué dans sa carrière militaire et qu’il est le plus ancien capitaine de son régiment.

M. Oriot, âgé de quarante ans est au service du 19 octobre 1796,
a passé par tous les grades,
a été nommé sous-lieutenant le 29 août 1803,
lieutenant le 25 février 1809,
adjudant-major le 1er février 1812,
et capitaine titulaire par décret du 21 mars suivant.
Deux ans de grade, quatorze campagnes dont les deux dernières en Russie.

On ne connaît point en ce moment d’emploi de chef d’escadron qui puisse être conféré à M. Oriot ; mais si son excellence a l’intention d’accueillir la demande du général Beurnonville en sa faveur, on pourrait proposer cet officier pour le grade de chef d’escadron surnuméraire.

Monseigneur est prié de prendre une décision à cet égard.

Le chef de bureau,
[signatures illisibles]

deco Pièce N° 3 : Lettre du général de Beurnonville, janvier 1815

Paris le 22 janvier 1815
Monsieur le maréchal, le colonel du 9e régiment de cuirassiers a demandé à M. le duc de Feltre dans le courant du mois de février dernier, le brevet de chef d’escadron pour M. Oriot, l’un des plus anciens capitaines de ce régiment et mon neveu. J’ai écrit dans le même temps à M. le ministre pour appuyer le mémoire de proposition et j’ai su dans le mois de mars que le travail dans lequel mon neveu se trouvait compris n’avait pu être confirmé par suite des circonstances qui ont eu lieu à la fin et même dans le cours de ce mois.

J’aurais pu, étant membre du gouvernement provisoire, faire aisément confirmer le travail de M. Oriot, mais je m’en suis fait un scrupule et j’ai désiré que mon neveu obtienne cette grâce des bontés du Roi.

J’aurais peut-être hésité, Monsieur le duc, après l’immense réforme que devait subir l’armée, à vous demander la confirmation de ce travail adopté dans le temps par M. le duc de Feltre, mais les deux circonstances suivantes m’y ont déterminé.

M. Oriot, qui se trouvait l’un des premiers capitaines du 9e régiment de cuirassiers et qui était en mesure d’être fait chef d’escadron, a été appelé à faire partie du régiment du Roi, 1er de cuirassiers, et dans lequel il se trouve le dernier capitaine, par conséquent inhabile à avancer de sitôt.

2° j’ai su que les brevets provisoires accordés par MM. Les maréchaux et généraux en chef à la même date et même plus tard, avaient été en partie confirmés et j’ai pensé qu’à plus forte raison ceux accordés ou proposés par le ministre devaient l’être.

Je sens cependant, Monsieur le maréchal, que je provoquerais une espèce d’injustice, si je proposais à V. E. de mettre M. Oriot chef d’escadron en pied, je me bornerai donc à vous prier d’avoir l’extrême bonté de confirmer le travail de M. le duc de Feltre, de faire nommer M. Oriot chef d’escadron et de le mettre à la demi activité de ce grade dans ses foyers. Il n’en résultera aucun excès de dépense pour l’État, puisque la demi activité de chef d’escadron correspond à peu près au traitement de capitaine qu’il touche.

M. Oriot se présente avec vingt trois ans de services effectifs et avec pour ainsi dire autant de campagnes puisqu’il n’a jamais quitté un seul moment le théâtre de la guerre, il est couvert d’honorables blessures, il est noté pour des actions d’éclat et pour une bravoure remarquable, il n’a que quarante ans et si la guerre éclate, V. E. le verra sortir avec plaisir de la demi activité dans laquelle elle l’aura placé avec le brevet de chef d’escadron.

J’ai l’honneur, Monsieur le maréchal, d’offrir à V. E. les assurances de mon attachement et de ma haute considération.

Le général, ministre d’État, pair de France.
Le comte de Beurnonville.

eco Pièce N° 4 : Demande de pension, février 1829

1er février 1829
L’an mille huit cent vingt neuf, le vingt un février. Par devant nous Claude Urbain Goyard, chevalier de la légion d’honneur, juge de paix du canton de Château-Villain, département de la Haute-Marne, s’est présentée dame Marguerite Martin, veuve de feu Monsieur Claude Oriot, chevalier de la légion d’honneur, capitaine de cavalerie en retraite, vivant, demeurant à Bar-sur-Aube, et la dite veuve domiciliée à La Ferté-sur-Aube, commune de notre canton, laquelle nous a exposé que son mari jouissait d’une pension de retraite de douze cents francs sur l’État, inscrite au trésor royal sous le n° 14.728, qu’étant décédé au dit Bar-sur-Aube le [vingt] septembre dernier, elle se trouve sans fortune et dans le cas d’invoquer le bénéfice de l’ordonnance royale du 17 août 1824, qu’en conséquence elle se propose de solliciter une pension sur les fonds de retenue du ministère de la guerre, mais que devant justifier du montant de ses revenus, elle demande à ce qu’il nous plaise prendre connaissance des pièces et documents qu’elle va nous produire, recevoir sa déclaration des revenus qu’elle possède, enfin le serment prescrit par l’article 1er de l’ordonnance du Roi, en date du 16 octobre 1822 et a signé :
Martin veuve Oriot
Après avoir donné acte à la comparante de ses dires et réquisitions, elle nous a remis une déclaration écrite, signée de sa main ; nous l’avons examinée, ainsi que les pièces à l’appui, et après lui avoir fait nos observations, elle a affirmé la dite déclaration sincère et véritable par serment que nous avons reçu d’elle ; de laquelle déclaration il résulte que ses revenus annuels s’élevaient net à l’époque du décès de son mari, comme ils s’élèvent aujourd’hui, à la somme de huit francs soixante et dix neuf centimes.

De tout quoi nous avons rédigé le présent procès-verbal, auquel nous avons annexé la déclaration sus relatée et le bordereau des contributions directes que paye la dite veuve dans la commune de La Ferté-sur-Aube, pour l’année mille huit cent vingt neuf, seules contributions qu’elle paye dans tout le royaume. Lesquelles pièces sont revêtues de notre visa.

Et s’est soussignée avec nous la dite veuve Oriot, les jour, mois et an susdits, après lecture faite.

Goyard Martin veuve Oriot
Vu par nous président du tribunal civil de Chaumont, Haute-Marne, pour légalisation de la signature de M. Goyard, juge de paix du canton de Château-Villain.
Chaumont, ce 27 février 1829.
Marque de Lanty juge, pour M. le président.

deco Document N° 5 : Article paru dans les Lettres de 1812 (1e série), publiées par Arthur Chuquet, Paris, Champion, 1911. p. 152 à 160.

71. Le capitaine Oriot

Un capitaine de cuirassiers qui fit la campagne de Russie, écrivit d’Hildesheim, en 1813, à sa sœur Manette, un " petit journal " de ce qui lui était advenu, et ce journal a été publié en 1885.

Le manuscrit se trouvait parmi les papiers d’un curé de la commune de Boutry, dans la Nièvre, et le curé, nommé Hurlaut, originaire de Soulaines, dans l’arrondissement de Bar-sur-Aube, avait pour gouvernante une demoiselle Manette qui se fit ensuite religieuse.

L’éditeur ignore le nom du capitaine et il semble croire, d’après une note marginale du manuscrit, que cet officier se nommait Jean Bréaut, or, à cette époque, il n’y a pas de Bréaut capitaine de cuirassiers.

En réalité, notre auteur s’appelait Claude Oriot, et il appartenait au 9e régiment de cuirassiers. Le sous-lieutenant Grammont de son régiment qu’il mentionne comme une des victimes de la Moskova, est, en effet, sous-lieutenant au 9e cuirassiers. Lui-même, Claude Oriot, qui fut, nous dit-il, blessé le 18 octobre à Vinkovo, est le seul capitaine de son régiment qui fut atteint dans ce combat. Il est d’ailleurs neveu, par alliance, du général Beurnonville dont il parle comme de son protecteur, il appartient à l’arrondissement de Bar-sur-Aube, et c’est pourquoi sa sœur, Manette Oriot, a suivi comme gouvernante le curé Hurlaut qui, lui aussi, était de cet arrondissement.

Quelques mots sur Claude Oriot. Il était fils de Jean-Baptiste Oriot et d’Anne-Marie Lebœuf, et il naquit le 22 novembre 1773 à Colombey-les-deux-Églises, dans le département de la Haute-Marne. En 1796, il s’engage au 10e hussards et il y devient successivement brigadier (1799), maréchal des logis (1801), maréchal des logis chef et sous-lieutenant (1803). Il passe au 9e cuirassiers comme lieutenant en 1809, obtient le grade d’adjudant-major le 1er septembre 1811, et il était capitaine depuis le 21 mars 1812 lorsqu’il entra en Russie. Après avoir fait les campagnes d’Allemagne et de France, il fut, le 1er juillet 1814, nommé capitaine au 1er régiment de cuirassiers. Il avait épousé, le 8 février 1803, Marguerite Martin, fille du colonel Martin de Beurnonville et nièce du général Beurnonville. Aussi ce dernier s’intéressait-il à Oriot ; il lui envoie à Hildesheim, en 1812, son brevet d’adjudant-major et une lettre très flatteuse qui annonce qu’Oriot sera bientôt capitaine. Il sollicite pour Oriot, en février 1814, le grade de chef d’escadron. Lorsqu’il est deux mois plus tard, en avril, membre du gouvernement provisoire, il pourrait avancer son neveu, mais il s’en fait, dit-il, un scrupule, il désire que son neveu ne reçoive cette grâce que des bontés du roi, et, en janvier 1815, il revient à la charge, prie le ministre - puisque Oriot, après avoir été l’un des premiers capitaines dans le 9e, est maintenant le dernier capitaine dans le 1er régiment de cuirassiers et " inhabile à avancer de sitôt " - de le nommer chef d’escadron et de le mettre en même temps à la demi-activité qui correspond à peu près au traitement de capitaine. Quand Beurnonville, après avoir accompagné Louis XVIII à Gand, est chargé de se rendre en qualité de commissaire extraordinaire du roi près de l’armée prussienne, il écrit à Oriot de venir le rejoindre, et, à la fin de 1815, il demande que son neveu qui n’a pas fait la guerre de l’interrègne et qui serait venu à Gand, s’il l’avait pu, soit classé sur le tableau des officiers qui doivent être remis sur le champ en activité. Et Oriot, de son côté, assure, en décembre 1815, qu’il n’a pas servi Napoléon, qu’il " n’a point pris part ni de cœur ni d’effet à cette cause injuste ", qu’il est resté constamment, et pour la première fois, au dépôt du régiment. Malgré ces protestations et malgré Beurnonville, Oriot ne devint pas chef d’escadron et il prit sa retraite comme capitaine ; elle lui rapportait mille deux cents francs de pension et elle fut datée du 1er septembre 1815. Il mourut le 30 septembre 1828 à Bar-sur-Aube. Sa veuve obtint le quart de sa pension ou trois cents francs.

Mais venons au journal d’Oriot. Il est malheureusement incomplet ; il commence au 24 juin et s’arrête brusquement au 14 novembre ; la fin manque.

Il offre toutefois quelque intérêt, et voici les points saillants, les endroits notables de ce journal ou plutôt de cette lettre.

À Ostrovno, le 25 juillet, à la Moskova, le 7 septembre, Oriot ne charge pas et, comme il dit, il reste au milieu du feu des pièces ; mais il est content de sa compagnie et lorsqu’il " passe la revue des visages ", il ne voit que des braves. Il s’est fait une philosophie. Que faire lorsqu’on attend la mort sous le boulet, l’obus et la mitraille, lorsqu’on n’aperçoit autour de soi que mourants et morts ? Se dire : " C’est une loterie, si tu en reviens, il faut toujours mourir ; préfères-tu vivre déshonoré ou mourir avec honneur ? "

Le 12 septembre, il s’entretient avec un parlementaire russe et cet homme, ce " prophète ", lui annonce ce qui adviendra : " Nous savons aussi bien que vous que nous serons battus ; nous n’espérons de salut que dans l’hiver qui nous dédommagera amplement. L’hiver et la faim seront des armes contre lesquelles votre courage succombera. Croyez-moi, je connais le climat de mon pays, je souhaite qu’il n’exerce pas ses influences malignes sur vous. "

Le surlendemain, 14 septembre, à midi, il voit Moscou, cette " capitale du monde ", et comme tous les combattants de 1812, il éprouve à cet aspect un sentiment indéfinissable.

" Nous éprouvâmes tous à sa vue un certain je ne sais quoi que j’ai déjà ressenti souvent et que je ne puis définir. C’était si loin de mon pays ! Nous croyions aussi que c’était le terme de nos maux. Je n’ai pas été long dans cette croyance. À 2 heures après midi nous sommes arrivés près des portes de Moscou sans résistance. L’Empereur était là, à pied, dans son quartier-général, et attendait les clefs qui devaient être apportées par les principaux de la ville. Mais point du tout, la ville était en partie abandonnée ; il n’y restait qu’une mauvaise populace et peut-être une vingtaine de mille Russes qui étaient chargés de la brûler. À 3 heures moins un quart, nous sommes entrés en ville et avons été cinq heures pour la traverser sans nous arrêter; cela prouve suffisamment sa grandeur. Elle n’est pas aussi uniformément bâtie que Paris, mais beaucoup plus grande et ayant au moins cinq cents palais de plus que Paris, des magasins immenses. Il y avait pour nourrir l’armée pendant deux ans sans rationner les habitants, et, si les Russes n’avaient pas brûlé leur capitale, nous y serions encore. "

Il fut envoyé avec son régiment sur la route de Kalouga, à quelques lieues de Moscou.

" Mais les chevaux harassés sans cesse manquaient de fourrage et tombaient de fatigue. Il ne me restait plus que dix hommes montés de ma compagnie. Les Russes étaient de même, les premiers jours d’octobre. Là, les vivres nous ont entièrement manqué. Nous ne mangions que du cheval. J’avais, par exemple, une grande douceur : mon domestique m’avait amené de Moscou une voiture chargée de café, sucre et vin. Le vin a été bientôt bu. Mais il me restait à peu près six cents livres de sucre et de café ; ce qui me faisait une grande provision, même après en avoir donné aux camarades. J’en buvais jour et nuit. Tu ne peux te figurer le bien qu’il m’a fait ; il m’a, je crois, sauvé. Pour nos chevaux, nous allions chercher de la paille pour eux jusqu’à cinq ou six lieues, et cela tous les jours. Ces fréquents voyages les tuaient autant que le manque de vivres, et encore fallait-il y aller armés et toujours se battre. Triste existence ! Tout le temps que nous avons été là, c’était la même répétition. Ma santé n’en souffrait pas, elle était soutenue par ma gaieté. Là, j’ai reçu la croix. "

Le 18 octobre, a lieu la surprise de Vinkovo ou de Taroutino, " Tous les jours on parlait de paix ; nous nous bercions dans cette chimère, l’espoir de la réalité nous faisait passer des moments agréables. Mais tout à coup quel changement ! Le 18 octobre, à 9 heures du matin, au moment où on allait partir pour fourrager, une nuée de Cosaques tombe sur nous. La quatrième division de cuirassiers était déjà culbutée ; on se retirait en désordre. Mon lieutenant me dit : " Regardez donc, capitaine ; les voilà tout près ". Enfin, nous nous formons en bataille. Les pièces tirent à mitraille dessus. Rien ne les arrête. Ils étaient trop de monde. Je fais vite partir mes chevaux de main sur le derrière, et très vite. Nous sommes forcés de nous retirer, mais en ordre. Le boulet tombait dans les rangs comme la grêle. Leur troupe ne pouvait nous entamer ; mais une heure après nous étions pris par derrière, par devant et peu après sur les flancs ; en un mot, il nous a fallu faire feu de tous côtés. Partout on ne voyait que Cosaques ; la terre en gémissait. Mais leur grand nombre ne nous a point épouvantés, et si nous nous sommes sauvés dans cette rencontre, ce n’est point au hasard non plus qu’à la fortune que nous en sommes redevables, mais seulement à notre fermeté. Nous nous sommes retirés en bon ordre. "

La retraite commence. On remporte une victoire, dit notre capitaine, et sûrement il entend par là le combat de Malojaroslavets. On change de direction pour rejoindre la grande route de Moscou à Smolensk. On trouve du mauvais temps, des chemins de traverse, beaucoup de marais. On repousse les attaques incessantes des Cosaques qui " veulent prendre Napoléon ". On met le feu aux voitures de cantiniers, " vingt mille au moins ", qui gênent le passage. Oriot raconte très bien le genre de vie qu’on menait alors.

" Une fois que nous eûmes gagné la grande route, chacun marchait à peu près pour son compte, on avait cependant formé une arrière-garde, mais qui ne pouvait durer longtemps, attendu que la colonne en masse sur la route ravageait et brûlait le peu qui restait, on envoyait des compagnies de flanqueurs à quatre ou cinq lieues des deux côtés de la route pour brûler les villages qui restaient. L’avant-garde était presque toujours chargée de cette mission. Juge delà comme tout le reste de l’armée devait souffrir ! Nous marchions tout le jour, heureux quand nous avions un morceau de cheval pour soutenir nos forces épuisées. Lorsque la nuit était arrivée, nous cherchions un endroit qui fût un peu abrité du vent et à portée d’avoir un peu de bois. On se couchait alors : les pauvres chevaux couchaient comme nous sur la neige, et n’avaient souvent rien à manger. Le lendemain on partait de bonne heure et on se trouvait heureux lorsqu’on échappait aux Cosaques. Voilà ma vie pendant deux mois. "

Oriot avait sauvé ses chevaux, les plus beaux de l’armée, dit-il, et les meilleurs, et il les avait encore en arrivant à Smolensk. Il réussit à les loger dans l’avant-dernière maison du faubourg, chez un colonel polonais dont les domestiques lui fournirent et une bonne écurie pour ses quadrupèdes et une bonne chambre pour lui-même.

" J’avais à boire et à manger comme je voulais, ainsi que mes chevaux. J’y restai deux jours. Ce fut un grand bonheur pour moi, car j’avais dans ce moment les pieds bien gelés. La cuisinière du colonel me servait, elle était très belle femme. Cependant elle ne fit pas la moindre impression sur moi, mon cœur était de glace. Enfin je ne partis que quand j’y fus forcé par l’arrivée des Russes. Les Français firent sauter la ville par le moyen des mines. Il s’y trouvait encore beaucoup d’officiers malades ou blessés : n’importe, c’était nécessaire. Hélas ! je plains ces milliers de victimes. C’est malheureusement le sort de la guerre. Rien de nouveau jusqu’à la Bérésina. "

 

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