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decoAboukir 1798

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« Demain, à cette heure, j’aurai gagné une pairie ou une tombe à l’abbaye de Westminster »
H. Nelson

Quand, à 14h30, ce 1er août 1798, la vigie du Zealous signala la flotte française de Méditerranée à l’ancre dans la baie d’Aboukir, et que cette information fut transmise au reste de la flotte, « La plus profonde joie sembla animer chaque être vivant de l’escadre », écrivit le capitaine de pavillon de Nelson, Sir E. Berry, à bord du Vanguard. C’était l’aboutissement d’une longue traque, qui avait commencé en mai, quand une escadre anglaise commandée par le contre-amiral Nelson était entrée de nouveau en mer Méditerranée, après une éclipse de 18 mois. Cette chasse, rendue difficile par l’absence de bases ou d’alliés dans ces eaux, l’avait mené dans tous les recoins avant de trouver son achèvement en Egypte.

L’escadre anglaise aurait pu sembler fragile, n’ayant aucun puissant vaisseau de trois ponts, et ayant perdue ses frégates suite à un accident. Il n’en était rien : Treize vaisseaux de 74 canons, capables aussi bien d’engager un trois ponts ennemi que de courir après une frégate, et un petit 50 canons, vaisseau hybride du passé. Son seul défaut, on l’a vu, était l’absence de reconnaissance liée à la perte des frégates. Le seul brigantin « La mutine » suffisant à peine aux communications.

En face, l’escadre française était commandée par l’Amiral Brueys. Composée de treize vaisseaux également, elle faisait jeu égal en cela avec les anglais. En puissance de feu, l’avantage était aux français : un vaisseau de 118 canons, trois de 80 canons, neuf de 74, quatre frégates et quelques petites coques pour l’éclairage. 1196 bouches à feu contre 1012 anglaises et plus légères qui plus est ! Si les flottes avaient été à équipage complet, 11230 marins de la république s’opposaient à 8068 seamen....

Brueys avait quitté Toulon en mai, à peu près quand Nelson entrait en Méditerranée. Son rôle était d’escorter plus de 100 transports emmenant une armée commandée par l’étoile montante de l’armée française, le jeune général de 29 ans nommé Napoléon Bonaparte. Prenant avantage de l’absence de flotte anglaise, Bonaparte y vit une chance de conquérir l’Egypte, puis, poussant vers l’est, une route vers les Indes et les riches colonies anglaises. Semant les anglais, Bonaparte augmenta son armée de contingents venant d’Italie, pris Malte, débarqua en Egypte et défit les troupes locales sous le regard de quarante siècles qui le contemplaient.

Dans la baie d’Aboukir, la position française pouvait sembler bonne : A l’ancre au fond de la baie, elle était en théorie capable d’utiliser tous ses canons contre un adversaire désireux d’entrer dans l’anse en exposant les fragiles avants de ses vaisseaux. Cependant, les vents tournoyants de cette région rendaient l’approche de l’ennemi peu prévisible. Surtout, les dispositions tactiques adoptées s’avérèrent désastreuses. Les vaisseaux n’ont mouillé qu’une seule ancre et ont une propension à dériver dans le sens du vent, et sont suffisamment espacés pour permettre cette dévire sans risques. Avec un tirant d’eau important, ils sont également trop éloignés des hauts fonds pour que ceux ci puissent jouer un rôle protecteur. Mais surtout, Brueys n’a pas maintenu un écran de reconnaissance avec ses bâtiments légers, qui lui aurait permis d’être averti de l’arrivée des anglais...

En conséquence, la flotte française n’est pas prête au combat au moment ou les anglais ont annoncés. La moitié des équipage est à terre à la recherche d’approvisionnements et d’eau. Les chefs français sont partagés sur la conduite à suivre : l’un d’eux voudrait appareiller à l’instant pour combattre en haute mer, mais la décision est prise de rester à l’ancre et de se battre sur les positions actuelles. Durant l’approche anglaise, le maximum est fait pour mettre l’escadre en état : les chaloupes ramènent à bord le maximum d’hommes, les équipages des frégates sont en partie transférer sur les vaisseaux, on arme les canons face à l’ennemi... mais pas du coté terre ou on ne l’attend pas, funeste oubli.

A la vue de l’ennemi, Nelson décide d’attaquer, malgré les risques d’une action en fin de journée, la tête de la file française, au plus proche de la terre. L’escadre, grossièrement en ligne, est menée par le Goliath du cpt. Foley. Déjà les renseignements anglais sont efficaces et Foley dispose des plus récentes cartes maritimes françaises et repère rapidement la faiblesse de la position de l’escadre de Brueys.

A 18h15, le Goliath double l’avant du 1er vaisseau français, le Guerrier.

Il n’est pas sûr que Nelson ait planifié cette manoeuvre, mais plutôt que celle ci soit de l’initiative de Foley, un des frères de la « bande de frères » de Nelson. Mais en un instant, elle altéra de façon décisive la nature de la bataille : un témoin, à bord du Goliath, rapporte : « En doublant l’avant du Guerrier, nous vîmes avec plaisir que les sabords de la batterie inférieure étaient clos et que ceux de la batterie supérieure étaient encombrés de sacs divers. ». L’intention de Foley était de s’ancrer bord à bord avec le Guerrier, mais, sous le feu, il ne réussi cette manoeuvre que le long du second vaisseau français, le Conquérant. Le vaisseau anglais suivant, le Zealous, pris la place laissée libre par le Goliath.

Le culloden s’échoua lors de son approche, mais trois autres vaisseaux anglais suivirent la tactique du Goliath et s’ancrèrent le long des trois français suivant. La frégate « la Sérieuse », canonnée par les vaisseaux anglais qui défilaient, rompit ses amarres et se jeta à la côte, première victime d’une longue liste.

Nelson, arrivant à ce moment, décida de ne pas suivre les vaisseaux de tête, mais se dirigea sur le bord encore non engagé de la ligne française. Cinq autres vaisseaux suivirent son exemple. Le Bellerophon se retrouva bord à bord avec le vaisseau de 118 l’Orient, qui l’endommagea fortement et lui coupa deux mâts avant d’être pris à partie par le Swiftsure, venant en soutien.

Le petit Leander de 50 canons du Cpt Thompson, voyant le cinquième vaisseau de la ligne française, le Peuple Souverain, dériver hors de sa position, se glissa à sa place de façon à prendre en enfilade l’avant du Franklin 80 et l’arrière de l’Aquilon 74, sans être inquiété par ces deux vaisseaux, incapables de répondre à ses coups. Le dernier vaisseau anglais brisa la ligne française derrière l’Orient.

A ce moment, huit des vaisseaux français se retrouvèrent soumis aux feux croisés de treize anglais, à portée de pistolet. Les pertes augmentèrent alors et de nombreux officiers furent touchés. La plupart des capitaines français, dont Brueys, étaient morts, Nelson, lui même touché au front, avait été descendu au poste de soins.

A 21h, Le guerrier et le Conquérant s’étaient rendus, le Peuple Souverain s’était jeté à la côte ou il fût détruit, deux autres vaisseaux commençaient à baisser leur pavillon.

Peu après, à un moment resté gravé dans l’iconographie populaire, dans la nuit éclairée par les flammes, le vaisseau amiral français explosa. Engagé par plusieurs vaisseaux anglais, plusieurs incendies s’étaient déjà déclarés à son bord quand l’un d’eux atteignit la sainte barbe, vers 22h. Tous les vaisseaux en avant de l’Orient étaient maintenant hors de combat, tandis que les quatre derniers vaisseaux de la ligne française étaient restés parfaitement absents de l’engagement, ne faisant pas un geste ni pour aider leurs camarades ni même pour essayer de s’échapper!

Bien qu’après 6 heures de combat la fatigue se fasse sentir dans les équipages anglais, Nelson donna des instructions pour la poursuite du combat et le Theseus, le Zealous et le Goliath remontèrent la ligne française pour engager les vaisseaux restants. Aussitôt, le Mercure se rendait, le Timoleon se jetait à la côte, tandis que les deux derniers vaisseaux, le Guillaume Tell et le Généreux, menés par l’Amiral Villeneuve (Décidément, on ne change pas une équipe qui perd !), ainsi que les deux frégates restantes, s’enfuirent.

Cette bataille peut être considérée comme une des plus décisive de l’âge de la voile, avec peut être la Cheasapeake pour ses conséquences et Trafalgar pour son aura. La flotte française perdit onze des treize vaisseaux présents (et les deux autres seront pris en 1800 ! ). Six vaisseaux furent détruits, cinq capturés dont trois furent incorporés dans la marine anglaise, qui n’eût elle à déplorer que la capture du Leander lors de son voyage de retour. Les combats maritimes sont des affrontements sanglants, et celui ci ne fût pas en reste : 218 tués et 677 blessés (dont Nelson) du coté anglais et plus de 5200 pertes (tués, disparus et capturés) chez les français.

Stratégiquement, les anglais gagnèrent le contrôle de la Méditerranée, l’armée de Bonaparte était piégée en Egypte. La flotte française qui pouvait encore réclamer une « victoire stratégique » de sa première défaite 4 ans plus tôt à la bataille des Prairial, avait été totalement battue à Aboukir. Des historiens français présentèrent ceci comme une « défaite absolue, écrasante et sans appel », le courage héroïque d’un Dupetit-Thouars n’y changeant pas grand-chose.

Nelson était déjà une célébrité après ses actions à St Vincent et Ténériffe mais Aboukir fit monter sa gloire au firmament. C’était en fait sa première bataille comme commandant en chef d’une escadre, même s’il était nominativement sous les ordres de Jervis sur le théâtre d’opérations. Il fût fait (selon ses prévisions) Baron et Pair d’Angleterre.

Tous les éléments du système nelsonnien furent utilisés, un commandement inspiré, des capitaines entraînés et qui savaient ce qu’on attendait d’eux, la capacité du chef à déléguer les décisions cruciales vers ses seconds au coeur même de la bataille, une juste prise en compte des risques.

L’escadre française était plus puissante, les dispositions tactiques auraient put être plus fortes, le courage des marins n’est pas mis en doute, fils de la révolution comme leurs frères de l’armée d’Italie. Réfléchissons à ce qu’aurai été l’histoire si nos amiraux s’étaient nommés Davout, Lannes ou Masséna, si les capitaines avaient été des Desaix, des Ney ou des Murat...

Didier Baltès

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