Historique
Algesiras, juillet 1801
par Didier Baltes
En guerre contre l'Angleterre depuis 5 ans, et malgré l'alliance française, la situation économique espagnole est à l'unisson de sa situation navale : Si la flotte, sur le papier, compte encore plus de 60 vaisseaux de ligne et plus de 40 frégates, ces navires sont pour la plupart vieux et inaptes au combat. Les meilleures frégates portant les quelques marins expérimentés restant à l'Espagne sont lancées à travers les blocus anglais, dans l'espoir bien mince que quelques unes reviendront portant une partie des trésors du nouveau monde. Mais cet or tant nécessaire fait la fortune de capitaines et d'amiraux anglais, bienheureux de capturer ces navires. Ainsi, sans or pour armer les navires, pour maintenir en place des équipages qui ne peuvent de toute façon pas s'entraîner à la mer, sans or pour acheter la poudre ou le bois, il n'y a pas de flotte ! Ces vaisseaux seraient utilisables, cependant : lancés à La Havane, ou au Ferreol à partir de bois des îles, imputrescible, ils peuvent attendre , à quai, de longues années.
Des marins, l'inscription maritime en fournit au 1er Consul Napoléon Bonaparte. L'or provient des campagnes victorieuses en Italie. Les chantiers navals, réorganisés, construisent de nouveaux vaisseaux, mais il faut combler les pertes des années précédentes, en particuliers les pertes désastreuses d'Aboukir. Alors la diplomatie s'active et le gouvernement espagnol accepte de transférer à la France certains de ces navires. Ils attendent à Cadix, reste à aller les chercher. Un équipage viendra par la route, mais à cette époque, malgré les blocus anglais, le trajet le plus rapide reste la mer. Le 13 Juin 1801, une division, commandée par le contre-amiral Linois, comprenant les vaisseaux de 80 Formidable et Indomptable, le 74 Desaix et les frégates de 40 Libre et Muiron, quitte Toulon dans le but de rallier Cadix et d'y prendre en charge 6 vaisseaux récemment transférés. Déjà, sur place, le 74 San Antonio, francisé en Saint Antoine, a reçut son équipage et est prêt à appareiller.
Les vents contraires font que Linois n'arrive au large de Gibraltar que le 1er juillet. Apprenant que Cadix est bloqué par une escadre anglaise supérieure en nombre, Linois se dirige vers le petit port d'Algésiras, au sud-ouest de la baie d'Algésiras, qu'il atteint le 4 juillet . La position est forte mais le choix est malheureux. Si la baie est protégée par un fort et 3 batteries côtières, et bien que 14 chaloupes-canonières espagnoles puissent aider la division française, l'ancrage n'est guère qu'à 10 kilomètres du rocher de Gibraltar et les anglais ont tout loisir d'observer l'arrivée des navires français. La nuit venue, le sloop anglais Calpe envoie une embarcation informer le contre-amiral Saumarez, qui commande le blocus de Cadix. L'escadre de Saumarez est constituée du vaisseau de 80 Caesar, des 74 Pompée (pris à Toulon en 93), Venerable, Audacious, Spencer et Hannibal, ces vaisseaux étant sous les ordres directs de l'Amiral, et du 74 Superb et de la frégate de 32 Thames, engagés en mission de blocus rapproché. De part leur position, ces deux derniers navires ne recevront leur ordre de rejoindre que trop tard pour participer aux premiers combats.
Le 7 juillet, à 7h, le premier vaisseau anglais pénètre dans la baie sous l'ordre de Chasse Générale flottant au sommet du navire de Saumarez. Linois, conscient de son infériorité numérique, choisit le combat à l'ancre, mais ce choix, contrairement à Aboukir, lui fut heureux : La baie d'Algésiras, ouverte et peu profonde, est parsemée d'écueils et de bancs de sable et les vents y sont capricieux. Linois, ancrant ses navires au plus près de la côte et à quelques encablures les uns des autres, évite de s'exposer aux tactiques qui ont conduit à la catastrophe d'Aboukir. A 7h50, les batteries côtières ouvrent le feu sur les vaisseaux anglais plus ou moins encalminés à l'entrée de la baie. 40 minutes plus tard, la Muiron ouvre le feu sur le Pompée, bientôt suivi des autres navires français. Le Pompée, arrivant enfin bord à bord avec le Formidable, commence à tirer sur le français mais aussitôt celui ci laisse filer ses ancres et se rapproche encore du rivage. Après une lente approche, les vaisseaux anglais s'ancrent à moyenne distance des français : l'Audacious le long de l'Indomptable, le Venerable sur le bâbord arrière du Formidable. Les vaisseaux se canonnent à bout portant... A 9h15, le Caesar, entrant enfin dans l'action, engage le Desaix, mais est gêné dans sa manoeuvre par l'Hannibal, ancré sur son tribord avant. Le dernier vaisseau anglais, le Spencer, se traîne entre les récifs en subissant le feu des batteries sans réussir à engager les navires français.
9h30. Le Pompée, subissant les courants et les vents tournoyants de la baie, tourne sur ses ancres et présente son étrave aux canons du Formidable qui ne se fait pas prier pour malmener cette cible. Les boulets crèvent la proue du vaisseau et fauchent canons et servants sur toute la longueur des ponts, au grand désespoir de Saumarez. Celui-ci ordonne alors à l'Hannibal de changer sa position et de se positionner sur l'avant du Formidable pour alléger la pression subie par le Pompée. Ce n'est cependant pas avant 11h que l'Hannibal se met en mouvement pour gagner son nouveau poste de combat, après avoir virer vent debout. Mais avant d'être en place, il talonne sur un banc et s'immobilise. Toutes les tentatives faites par les chaloupes et embarcations des autres vaisseaux anglais pour le sortir de sa fâcheuse position restent vaines, tandis que les français concentrent leurs tirs sur cette cible immobile. Profitant d'une brise favorable, Linois fait dériver ses navires vers le rivage, ou ceux-ci s'immobilisent également, mais en douceur. L'Hannibal, sous le feu, voit ses gréements hachés et ses mâts abattus...
La bataille continue, cependant. Saumarez ordonne à ses 4 vaisseaux restant de couper leur câbles d'ancre et de se rapprocher des vaisseaux français. Le combat se rapprochant de la côte, Saumarez décide alors de lancer une attaque par les embarcations de ses vaisseaux contre les batteries. Voyant les servants espagnols s'enfuirent dès qu'apercevant les habits rouges descendre le flanc des vaisseaux, Linois comprend le danger de voir les batteries retournées contre lui. Il ordonne alors la même action et les français, gagnant la course aux avirons, repoussent les marines : le feu des batteries, servies par les canonniers français, reprend de plus belle et cause de gros dommages aux anglais. L'ordre de Saumarez n'est exécuté que par le Caesar et l'Audacious, les deux autres vaisseaux restant à distance, par encalminage ou pour d'autres raisons moins nobles. Le Pompée, désemparé, est sorti de la baie à la remorque de ses embarcations.
A 13h, un vent de terre se levant, Saumarez décide enfin d'abandonner la partie et les vaisseaux anglais encore manoeuvrant quittent la baie, laissant l'Hannibal à son sort. Celui-ci amène son pavillon une heure plus tard, entraînant dans sa reddition le sloop Calpe, resté à ses cotés pour d'ultimes tentatives de dégagement. L'escadre anglaise retourne à Gibraltar panser ses plaies, et y arrive en même temps que le Superb et la Thames. Ceux ci sont de nouveau envoyés devant Cadix pour y assurer le blocus.
Linois, bien que victorieux, est dans une situation délicate : ses vaisseaux échoués, endommagés dans un port sans possibilité de réparations majeures, en vue d'un ennemi qui ne manquera pas d'effectuer de nouvelles attaques. Un messager est donc envoyé à Cadix pour obtenir l'aide d'une escadre, qui lui permettra de rejoindre la base avec ses navires et sa prise. Le 8 juillet, plusieurs navires espagnols prennent position dans la rade de Cadix, prêts à faire voile au lever du soleil, sous le commandement de l'Amiral espagnol Moreno. De fait, le 9 à l'aube, six vaisseaux quittent la rade en direction d'Algésiras : les 112 Real Carlos et Hermenegildo, le 94 San Fernando, le 80 Argonauta, le gros 74 San Augustino et le récemment transféré Saint Antoine. Moreno commande sa division depuis la frégate de 40 la Sabena. Ce mouvement de navires ne peut être ignoré du Superb et de la Thames, qui ont depuis peu repris leur faction : les deux anglais précèdent à faible distance l'escadre espagnole, sans se laisser approcher, puis s'ancrent à Gibraltar portant pavillon "Ennemi en vue", alors que Moreno entre dans la baie.
Dans chaque camp, les équipages n'ont eu aucun repos, les réparations étant menées grand train. Linois réussit à remettre à flot ses navires et sa prise, les gréements sont en partie réparés, hormis sur l'Hannibal trop endommagé et dont l'équipage, prisonnier, est débarqué : il faudra le faire remorquer par une frégate. Bien que Gibraltar soit mieux équipé que le port de pêcheurs d'Algésiras, Saumarez et ses équipages ont bien à faire pour rendre de nouveau opérationnels les vaisseaux anglais. Le Pompée étant de toute façon hors de combat, son équipage est redistribué aux autres navires pour combler les pertes. Tous les navires restant, ayant subits de gros dommages, devront naviguer sous gréement de fortune : l'équipage du Caesar réussi l'exploit de remplacer tous les bas-mâts du vaisseau en trois jours.
Le 12 juillet, les franco-espagnols commencent les préparatifs de départ, les ancres étant relevées vers 13h. Comme témoignage du manque d'amarinage des paysans et des bergers espagnols, il fallut pas moins de 8 heures pour réussir à extirper les vaisseaux de la baie ! La frégate ayant en remorque l'Hannibal, faisant tellement peu de progrès, est renvoyée sous la protection des canons des batteries et rejoindra Cadix plusieurs jours après...Les navires anglais quittent Gibraltar vers 19h. Les dispositions de combat pour la nuit qui allait venir reflètent les stratégies respectives des 2 flottes: les navires français formant l'avant garde et naviguant à allure réduite, suivis par les six vaisseaux d'escorte, positionnés en parallèle sur une ligne, avec respectivement en partant de tribord le Real Carlos, le Hermenegildo puis le Saint Antoine...
Saumarez, on pourrait dire comme d'habitude, ordonne la chasse générale, mais il est bientôt évident que les vaisseaux anglais, endommagés, sont incapable de rattraper les franco-espagnols. Il ordonne alors au seul vaisseau intact, le Superb, de mener la poursuite de façon à engager et ralentir l'escadre ennemie. Dès 23h, le Superb est donc bien en avance du reste des anglais et hors de vue de tous. 20 minutes plus tard, aux dernières lueurs du jour, la vigie signale 3 voiles à son bâbord, qui ne peuvent être que l'escadre combinée. Gagnant rapidement sur les vaisseaux en formation, le Superb, seul et toujours non repéré dans la nuit faiblement éclairée d'une faible lune, engage le premier vaisseau espagnol à son bâbord, le Real Carlos. Se rapprochant, le Superb place alors 3 bordées complètes dans le 3 ponts, et moins de 10 minutes après le début de l'engagement, celui-ci a déjà perdu une bonne partie de son gréement et est en feu...Mais le plus terrible reste à venir : quelques boulets du Superb ayant dépassé le Real Carlos, tombent près de l'Hermenegildo. Dans la nuit, celui ci considère donc que la silhouette à son tribord est un ennemi et ouvre le feu à son tour sur le Real Carlos. Surpris, celui-ci réplique aléatoirement des deux bords et commence à dériver. Constatant que les deux vaisseaux s'entre-déchirent et que la mission de les ralentir est atteinte, le Superb les double et se dirige vers le suivant dans la ligne, le Saint Antoine. A minuit, le Real Carlos, en feu de la poupe à la proue, désemparé, se jette sur l'Hermenegildo qui ne peut l'éviter. En un instant, l'Hermenegildo est également en feu : quelques minutes plus tard, les deux 3-ponts explosent dans un torrent de flammes, ne laissant que 40 à 50 survivants sur les 2200 membres des équipages ! Le Superb engage le saint Antoine à courte portée et les deux vaisseaux combattent ainsi une demi-heure avant que le français ne se déclare rendu par porte voix, ne pouvant abaisser son pavillon à cause de la destruction des drisses. Le Superb cesse alors sa poursuite pour sécuriser sa prise. Le reste de l'escadre anglaise, qui arrive à ce moment, voyant le pavillon tricolore toujours flottant, ouvre le feu en doublant le Saint Antoine, causant de nombreuses victimes.
Vers 1h du matin, les anglais Caesar, Venerable et Spencer repèrent le Formidable et le poursuivent. Seul le Venerable et la frégate Thames étant en état de le rattraper, le combat repris à 5h, d'abord avec les pièces de chasse et de retraite, puis bord à bord. Rapidement, le Formidable pris le dessus sur l'anglais, lui détruisant le mât de hune de misaine et lui infligeant de lourdes pertes. Voyant le danger peser sur le Venerable, la frégate se positionna sur l'arrière du vaisseau français, le canonnant en enfilade. Le Venerable ralenti par ses dommages, le Formidable s'échappait quand, dans un craquement sinistre, les mâts du Venerable se couchèrent, rendant le vaisseau ingouvernable. Le navire anglais, désemparé, dériva vers un banc de rochers ou il s'échoua, à moins de 20 kilomètres de Cadix.
Les trois vaisseaux français, attirés par cette proie facile, font alors demi tour pour se rapprocher du Venerable. Seuls les Caesar et Spencer faisant face, Saumarez donna ordre au capitaine du Venerable d'incendier son navire s'il venait à être en danger d'être pris. Mais la défection des espagnols et l'arrivée de l'Audacious modifièrent la donne et les français reprirent la direction de Cadix, mettant un terme à toute l'affaire vers 8h30.
Si le résultat global de la campagne est en faveur des anglais, avec un seul vaisseau perdu contre trois pour les franco-espagnols, il n'en demeure pas moins que le comportement des français dans cette campagne est à l'opposé de toutes les croyances largement répandues sur leurs présumées incompétences ! Dans la première phase, des vaisseaux français, inférieurs en nombre et en canons repoussent avec brio une escadre anglaise deux fois plus nombreuse, mais qui attaque de façon précipitée. Saumarez, en digne émule de Nelson, et suivant l'exemple qu'il a reçut à Aboukir ou il avait joué un rôle majeur, a , à cette occasion, commit de nombreuses bévues : il ne semble connaître qu'une seule tactique : la chasse générale, consistant pour chaque vaisseau à attaquer l'ennemi le plus proche, sans s'inquiéter du reste de la bataille. Les batteries côtières ont jouée un rôle important et l'utilisation de troupes d'infanterie basées à Gibraltar les aurait certainement réduites au silence. De même, des pilotes disponibles à Gibraltar auraient conduits les anglais au milieu des périls de la baie. Lever le blocus de Cadix est un choix discutable, mais en faisant ce choix, il eut fallu attendre que toute l'escadre soit rassemblée avant d'attaquer, mais certaines formes de jalousie envers Keats du Superb, réputé pour être le second meilleur marin anglais (après Pellew) semblent avoir prévalu. La performance de Keats, qui gagne la seconde phase de la campagne a lui tout seul, permet d'imaginer ce qu'aurait pu être la première phase avec la présence du Superb.
Il n'en demeure pas moins que le comportement des vaisseaux français, et tout particulièrement du Formidable, commandé par le capitaine Troude, est remarquable. Bonaparte ne s'y trompera pas et appellera Troude le "Horace français". Un 74, lancé en 1804, commémorera cet engagement en portant le nom d'Algésiras. Le Saint Antoine, vieux vaisseau usé, ne sera pas incorporé dans la marine anglaise, contrairement à l'Hannibal qui passera toutes les guerres napoléoniennes sous pavillon français, finalement désarmé en 1823.
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