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BATAILLE NAVALE DU CAP St VINCENT, 14 FEVRIER 1797
par Didier Baltès

" Je compte huit vaisseaux, Sir John
Très bien, Monsieur
Vingt vaisseaux, Sir John
Très bien, Monsieur
Vingt cinq vaisseaux, Sir John
Très bien, Monsieur
Vingt sept vaisseaux, Sir John
Merci, Monsieur, cessez donc, le dé est lancé
et y aurait il cinquante vaisseaux, j'irai sur eux ! "

En fin 1796, les succès du Général Bonaparte, Commandant l'armée d'Italie, permettent aux armées françaises d'entrer dans Gênes, Livourne et de chasser les anglais de leurs dernières bases de Méditerranée, leur dernier allié dans la région, l'Autriche, étant sur le point de déposer les armes. La flotte française de Brest lance plusieurs raids et petits débarquements en Irlande, le spectre du contrôle de la Manche par les flottes françaises et hollandaises revient hanter l'Amirauté anglaise, encore plus intensément quand, le 6 octobre 1796, l'Espagne se joint aux deux républiques en apportant en dot ses 79 vaisseaux de ligne, mettant la flotte anglaise en infériorité numérique. Quand, au début février 1797, un petit raid se produisit à Fisguard, il provoqua un crash bancaire tel que la Banque d'Angleterre dut suspendre tous les paiements en numéraire...Que la flotte espagnole se joignit à la flotte de Brest vers les approches occidentales de la Manche et la pression populaire pourrait être suffisante pour conduire à une conclusion du conflit favorable à la France.

Il ne semblait pas non plus à ce moment que la flotte anglaise de Méditerranée soit en mesure d'empêcher cela ! Bien que depuis 15 mois sous le commandement de l'Amiral Sir John Jervis, qui avait mis ce temps à profit pour doter son escadre d'une grande capacité combative, tant par l'entraînement que par le moral, le déplacement vers la nouvelle base d'opération de Lisbonne fut désastreux : Sur les 15 vaisseaux de l'escadre, 2 vaisseaux de 74 furent détruits, trois autres vaisseaux de 98, 80 et 74 furent suffisamment endommagés pour être hors de combat durant plusieurs semaines. Ce fut avec soulagement que Jervis vit arriver le 5 février les renforts de l'escadre du Contre Amiral Parker, composés de deux vaisseaux de 98 et de trois de 74.

Le 29 Janvier, la frégate anglaise Minerve, portant la marque du Commodore Horatio Nelson, constatant la présence de la flotte française de Méditerranée désarmée à Toulon, fit voile vers Carthagène, pour trouver le port vide de toute flotte espagnole depuis le 1er février. Le 5, cette flotte tant recherchée fut aperçue passant au large de Gibraltar. Sa mission, avant de rejoindre Brest par petites étapes, était plus modestement d'escorter un convoi de troupes vers Algésiras, ainsi qu'un convoi de mercure vers Cadix. De forts vents d'est forcèrent alors la flotte espagnole vers l'Atlantique, aux parages du cap St Vincent, dans l'impossibilité de rejoindre Cadix. Le 11, la Minerve quittait Gibraltar avec les dernières informations concernant la position présumée de la flotte espagnole, pour rejoindre l'escadre de Jervis. Mais, dans la nuit du 11 au 12, les vents changèrent . Leur direction, en provenance de l'ouest, permettant enfin à l'Amiral espagnol Don José Cordoba Y Ramos de songer a se mettre à l'abri du port de Cadix.

Cette nuit du 11 au 12 était brumeuse. Un concours de circonstances providentiel amena la frégate Minerve droit sur l'escadre espagnole qu'elle traversa de part en part sans être identifiée par les vigies ensommeillées. Au lever du jour, Nelson s'enfuit vers le cap St Vincent dans l'espoir de retrouver Jervis et de lui transmettre l'information primordiale de la présence des espagnols. Il le rejoignit le 13. Le conseil de guerre réunit à bord du Victory se conclut par un toast à la victoire que les anglais jugeait imminente.

Durant la nuit du 13 au 14, les anglais repérèrent enfin l'escadre espagnole grâce aux coups de canons tirés par les vaisseaux amiraux pour éviter une trop grande dispersion des vaisseaux dans la nuit et le brouillard. Les frégates espagnoles virent bien quelques voiles anglaises, mais prirent ces vaisseaux pour des convois marchands et ne donnèrent pas d'alarme.

Au petit matin, les acteurs étaient en place pour l'unique représentation. Jervis n'avait à ce moment aucune idée de la taille de la flotte à laquelle il s'attaquait, mais il était confiant dans la qualité et l'entraînement de ses équipage et de leur supériorité sur les équipages espagnols qu'il considérait (avec justesse) constitués de quelques dizaines de marins par vaisseau, secondés par de jeunes recrues de régiments d'infanterie et par des paysans enrôlés de force.

Les vaisseaux espagnols étaient formés en deux groupes, orientés Sud-ouest/Nord-est. A l'est un groupe de 9 vaisseaux, sous les ordre de l'Amiral Moreno, à l'ouest un groupe de 16 vaisseaux, commandé directement par l'amiral de la flotte Cordoba. A l'arrière de ce groupe, 2 vaisseaux de 74 précédemment détachés rejoignaient. Le convoi de mercure (utilisé pour amalgamer l'or du nouveau monde et donc indispensable à l'économie espagnole) situé plus au sud, s'échappa tout de suite vers la terre et le salut, escorté par un des vaisseau de Moreno (dont on ignore s'il en avait reçu l'ordre ou bien l'avait escorté " spontanément ").

Les anglais, quant à eux, arrivaient plein sud en deux colonnes rapprochées.

L'intention de Cordoba était de former une ligne de bataille réunissant tous ses navires, qui auraient pu " barrer le T " des anglais arrivant de face, et lui permettant d'utiliser à plein sa supériorité numérique. La mauvaise qualité de ses équipages et le fait que les vaisseaux des chefs de division étaient positionnés à l'arrière de l'escadre et non pas menant celle-ci, fit perdre toute cohésion à sa flotte.

A 11h, Jervis donna l'ordre " Formez la ligne en avant et en arrière du Victory au plus efficace ". Les anglais formèrent alors une seule ligne qui prit la direction de l'espace libre entre les deux partie de l'escadre ennemie. A 11h12, le signal qui monta au mat du Victory fut : " Engagez l'ennemi ", à 11h30 : " L'Amiral à l'intention de passer à travers les lignes ennemies ".

Voyant les anglais former leur ligne, Cordoba désespéra de se mettre en position et fit obliquer son groupe vers le nord, croisant la ligne anglaise. Le groupe de Moreno demeurait indécis sur les actions à entreprendre. Le premier coup de canon fut tiré par le 74 Culloden, sous le ordres du Cpt Troubridge. Moreno se décida alors à intervenir et fit venir son groupe au Nord-ouest, dans l'intention manifeste de couper la ligne anglaise, ce qui aurait été une action d'éclat de nature à changer le résultat de la journée. Malheureusement pour lui, l'efficacité des tirs anglais eut raison des matures des 3 vaisseaux en tête de son groupe, pourtant tous trois des vaisseaux de 112 canons, les Principe de Asturias, Conde de Reglo et Purrissima Conception. Jervis, ayant réussi la manoeuvre séparant l'escadre espagnole en deux parties, choisit alors d'affronter le groupe le plus important, dans l'espoir de mettre hors de combat le plus grand nombre possible de vaisseaux ennemis.

A 12h30, ordre fut donner au Culloden de virer bout au vent pour poursuivre le groupe de vaisseaux espagnols. Vinrent ensuite les 98 Blenheim et Prince George qui virèrent en succession du Culloden. De nouveau, les vaisseaux de Moreno tentèrent d'interrompre la manoeuvre anglaise et se jetèrent sur le 74 Colossus qui perdit ses mâts de hune et ne put virer bout. Il le fit vent arrière mais sous le feu des navires espagnols sa situation devenait difficile. Le 74 Orion du Cpt Saumarez vit le danger et vint au secours du Colossus. Le Victory, qui arrivait à ce moment au point de virage, délivra un feu d'enfilade aux espagnols qui remontaient au vent, leur causant des dommages considérables. Moreno céda enfin et son groupe prit la direction du Nord-est, pour rejoindre le groupe de Cordoba et prendre la route de Cadix, laissant les anglais derrière. Eut il réussi et la bataille se serait terminée en match nul, les anglais devant courir pour essayer 'd'ennuyer' les arrières des espagnols.

A 13h05, le Victory signala : " Prendre les dispositions pour un support mutuel et engagez l'ennemi en venant en succession ". Le groupe de Cordoba se mit à ce moment à virer en direction du Nord-est, lui permettant tout à la fois d'attaquer les derniers vaisseaux de la ligne anglaise et de se faire rejoindre par Moreno.

Nelson, à bord du 74 Captain, situé en troisième position avant la fin de la ligne anglaise, réalisa alors que, sauf si le mouvement des vaisseaux espagnols était entravé, tout le début de l'affrontement n'aurai servi à rien. Interprétant librement le signal du Victory, et désobéissant aux ordres précédents, Nelson donna l'ordre au Cpt Miller de faire quitter la ligne au Captain et de virer vent arrière...Aussitôt après, le vaisseau se faufilait entre les deux derniers anglais, le 64 Diadem et le 74 Excellent, et fonçait sur l'avant des vaisseaux espagnols formant la tête du groupe de Cordoba. Ce groupe n'incluait pas moins que la Santissima Trinidad de 120 canons, les San José, Salvador del Mondo et Mejicano de 112, le San Nicholas de 80 et le San Ysidro de 74. La décision de Nelson était importante à tout point de vue : Comme commodore, il était astreint aux ordres du commandant en chef l'Amiral Jervis relayés par le vice-amiral Thompson à bord du Britannia. En entreprenant son action, il violait délibérément l'ordre

général " Formez la ligne en avant et en arrière du Victory " et interprétait à son idée un autre ordre en vigueur. Eût il échoué et il serait passé en cour martiale pour désobéissance devant l'ennemi, avec les conséquences que l'on imagine...

Aux environs de 13h30, le Culloden commença à doubler l'arrière des vaisseaux espagnols ralentis par Nelson. Jervis ordonna alors au 74 Excellent du Cpt Collingwood, dernier de la ligne, de virer également. Ce faisant, Collingwood amena son vaisseau directement en avant du Culloden. Quelques minutes après, les vaisseaux anglais arrivaient les uns derrière les autres et forçaient les vaisseaux espagnols à combattre isolément. Vers 14h, le Culloden se mettait en position pour couvrir le vaisseau de Nelson qui combattait seul depuis 45 minutes face aux géants espagnols. A 14h35, l'Excellent arrivait bord à bord avec le Salvador del Mondo, déjà endommagé par son combat contre le Captain, puis engagea le San Ysidro dont tous les mâts de hune étaient détruits. Le combat se prolongea à courte portée jusqu'à 14h50, moment ou le San Ysidro baissa pavillon. L'Excellent reprit le combat contre le Salvador del Mondo, également attaqué sur son autre bord par le 64 Diadem. Rapidement rasé jusqu'au pont, le trois ponts espagnol se rendit à l'instant ou le Victory commença un feu d'enfilade sur son arrière. Pendant ce temps, le San Nicholas soutenait un dur combat contre la Captain quand l'Excellent, libéré du Salvador del mondo, lui passa à moins de trois mètres du bord en lui envoyant une bordée destructrice. En partie désemparé et souhaitant s'échapper d'une telle punition, le San Nicholas fit un mouvement mal contrôlé et se fracassa sur le San José, les deux vaisseaux restant accrochés l'un à l'autre.

Mais l'échange entre le San Nicholas et le Captain n'avait pas été sans dommages pour le vaisseau anglais, en particulier, son gouvernail était inutilisable. Venant au vent, son mât de misaine fut emporté et avec lui tout espoir de diriger le vaisseau. Dans un dernier mouvement, Nelson et le Cpt Miller conduisirent le Captain le long du San Nicholas. Quand le bossoir du Captain fut bloqué dans la muraille du gaillard d'avant du vaisseau espagnol, Nelson ordonna et conduisit l'abordage. Les marines anglais se rendirent rapidement maîtres du pont supérieur et des gaillards de l'espagnol et le capitaine de celui-ci rendit son épée à Nelson. Un échange de mousquetterie se déroula entre le San José, toujours emmêlé au San Nicholas et les anglais à bord. Dès que quelques anglais mirent le pied sur le trois ponts, une tête apparue du haut du gaillard d'arrière, déclarant le vaisseau rendu ! Nelson se rendit rapidement sur le San José, se fit confirmer la reddition du navire par le capitaine espagnol et en fit informer par celui ci l'équipage du vaisseau qui tirait encore quelques coups de feu sporadiques. La reddition et la capture des deux vaisseaux espagnols marquèrent la fin de la bataille principale. Vers 16h, plusieurs vaisseaux anglais attaquaient encore la Santissima Trinidad, qui se défendait héroïquement. Pendant un instant, le quatre ponts amiral fut en danger de devoir se rendre également mais enfin le groupe de Moreno rejoignait les survivants du groupe de Cordoba, les deux vaisseaux restés en arrière rejoignaient la zone des combats tandis que plusieurs espagnols faisaient demi tour pour assister leur amiral. Jervis préféra en rester là, les prises devant être sécurisées et plusieurs de ses vaisseaux étant virtuellement hors de combat, forma sa ligne entre les espagnols et les vaisseaux à protéger. Le lendemain, les deux flottes restèrent en vue mais aucune ne s'estima assez forte pour recommencer l'action. Chacun retourna à son port pour soigner ses blessures.

Ce fut donc une (autre) victoire anglaise, non seulement par la capture de 4 vaisseaux, dont deux de premier rang, mais aussi par le fait que la flotte espagnole ne quittera plus le port durant les deux années qui suivirent, annihilant tout espoir du Directoire d'une descente en Angleterre et permettant un renouveau de la marine anglaise, confirmé la même année par l'anéantissement de la flotte hollandaise à Camperduin. Cette victoire fut facilitée par l'incapacité des espagnols à utiliser leurs beaux et forts vaisseaux. Dès le début de l'affrontement, les navires espagnols se muèrent en un troupeau paniqué, incapable de combattre efficacement, bien que faisant preuve de courage. (Le San José, à sa prise, comptait de nombreux canons encore coiffés de leur tape de bouche !)

L'Amiral Sir John Jervis fut fait Baron de Meaford et Comte St Vincent, avec une pension de 3000 Livres annuelles (environ 200 fois le salaire annuel d'un marin).

Les autres amiraux reçurent des titres. Le Commodore H. Nelson devint Sir H. Nelson, Chevalier du bain, puis rapidement promu Contre Amiral.

Il n'y eut pas de tels honneurs pour les amiraux espagnols en récompense de leur bravoure. Don José Cordoba Y Ramos arriva à Cadix pour y trouver une voiture et une escorte qui le conduisirent à Madrid et à la cour martiale. Quatre capitaines furent publiquement dégradés et de nombreux autres sévèrement réprimandés...

Didier Baltès.

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