Les flottes de combat de la guerre de Sept Ans.
par Didier Baltès
En prévision de la " Méga-campagne " proposée par notre ami Eric Schmitt, je livre à votre sagacité une analyse succincte sur la nature et la composition des flottes de l'époque.
France : Après l'abandon total de la flotte au cours des années 1720-30, la marine royale entame une lente remontée en nombre d'unités. Les échecs des années 1740-50 lui font faire le pari de l'amélioration de la qualité par l'application à la construction des navires des découvertes scientifiques et mathématiques (Mouvements des masses dans l'eau, Hydrodynamique appliquée à la construction des carènes etc..) ainsi que par la première rationalisation du type de vaisseaux.
Trois types principaux se dégagent déjà :
- Le vaisseau de 80, percé à 15, armé de canons de 36, de 24 ou de 18 livres sur ses 2 ponts et de 8 livres sur les gaillards (le 24 livres sera rapidement standardisé sur les vaisseaux de ce type) ;
- Le vaisseau de 74, dont le premier exemplaire caractéristique est lancé dès avant 1740, percé à 14, armé de canons de 36 et de 18 sur ses 2 ponts, de 8 livres sur les gaillards ;
- Le vaisseau de 64, percé à 13, portant du 24, du 12 et du 6 livres.
Il est remarquable que la France ait renoncé aux vaisseaux de 3 ponts durant de nombreuses années. Le Royal Louis de 116 canons lancé en 1759, par prestige, ne combattra pas mais annonce déjà les puissants 118 de la période révolutionnaire. Globalement, les vaisseaux français sont bien construits, grands et fortement armés par rapport aux vaisseaux étrangers de même type, raisonnablement récents et entretenus. Enfin, les frégates totalisent une vingtaine d'unités. Le rythme de construction sur la période compense les pertes, naturelles ou dues aux anglais, et le nombre de vaisseaux de 64 canons et plus, aptes à combattre dans la ligne de bataille se maintient de 53 (1755) à 50 (1765).
Angleterre : La Royal Navy, après une période de doutes liée à ses demi-victoires dans les années 1740, est en pleine mutation. Rigidement standardisée ( !) avec 7 types de vaisseaux allant de 10 canons en 10 canons depuis le petit 2 ponts de 40 canons jusqu'au 3 ponts de 100, elle a difficilement digérée la comparaison entre ses vaisseaux et les vaisseaux français ou espagnols en 1748. La capture d'un des récents 74 français a littéralement horrifié l'amirauté anglaise quand elle a constaté le retard technique accumulé par ses vaisseaux de même type. Engoncé dans son formalisme, incapable de changer la mentalité des maîtres-contructeurs, le premier 74 " home-built " ne sera lancé qu'en 1757, et encore, n'aura t il qu'un déplacement d'environ 2300 Tx, comparés aux 2700 Tx des 74 français...Ainsi, sur les 64 unités lancées durant la période, seules 3 ont des caractéristiques de taille et d'armement similaires aux vaisseaux français. Les vaisseaux de 3 ponts de 100 canons, (1 lancé en 1756, 1 autre en 1762), portant du 32/24/12 et 6 livres (livres anglaises d'environ 0,45 kg), les 13 vaisseaux de 3 ponts de 90 canons de 32/18/12 et 6 livres et les vaisseaux de 2 ponts de 70 canons de 32/18 et 9 livres forment l'âme du corps de bataille.
Les vaisseaux de 3 ponts de 80 canons sont tellement petits et bas sur l'eau qu'ils sont inutilisables hormis par temps exceptionnellement calmes et rendent moins de services que des 2 ponts de moindre force. La restructuration de la flotte anglaise entérine également l'abandon des petits 2 ponts de 44 canons, servant principalement d'escorte aux convois, au profit des vaisseaux de 64 et des frégates. Cette évolution est permise par le lancement de 64 vaisseaux neufs durant la période (ainsi que par la capture de vaisseaux français...) , le nombre de vaisseaux aptes à combattre dans la ligne de bataille (64 canons et plus) passe de 50 en 1755 à 91 en 1765, à comparer respectivement à 53 et 50 vaisseaux français, ce qui laisse imaginer ce qu'aurait pu être ce conflit sur le plan naval.
Espagne : La marine espagnole, non impliquée dans le début du conflit, en profite pour continuer une expansion digne de l'Angleterre ou de la France, lançant 38 vaisseaux durant la période. Si les vaisseaux espagnols sont grands et bien construits, bien souvent en bois des îles, imputrescibles et plus résistants que le chêne européen, ils sont malheureusement sous-armés pour leur taille, ne portant pour la majorité que des canons de 24 livres en artillerie principale ( Seuls 2 vaisseaux de 80 canons portent du 36 livres ). Les grands 3 ponts raterons le conflit, n'étant lancés qu'en 1765. Le nombre de vaisseaux aptes à combattre dans la ligne de bataille passe de 38 en 1755 à 41 en 1765.
Les autres (petites) flottes : La politique navale des Pays-Bas fut de maintenir une petite flotte de combat pendant les périodes de paix (faibles coûts de maintenance) et de lancer un programme important de construction dès que la politique du pays l'opposait à une nation " maritime ". Ces vaisseaux étaient ensuite mis au rebut ou vendus à la fin du conflit, qu'ils aient combattu ou pas . A cause de la faible profondeur des ports Néerlandais, le tirant d'eau des vaisseaux ne pouvait être important et leur déplacement était par conséquent faible. Ceci conduisit à des vaisseaux de tailles et de types généralement inférieurs à ceux des autres nations ayant des ambitions océaniques.
Le Portugal fit diminuer la taille de sa flotte de bataille et développa sa flotte de frégates pour la protection des convois vers le Brésil et la lutte contre les pirates " barbaresques ". La période vit une diminution de l'ordre de 40% du nombre d'unités au profit d'une augmentation de la taille et de la force de celles-ci.
Les flottes " baltiques " : Le Danemark, garde barrière de la Baltique, disposait d'une flotte homogène d'une trentaine d'unités. Autant les tailles des 3 flottes étaient très comparables, avec de 25 à 30 unités chaque, autant les principes qui régissaient leurs composants et leur entretien étaient différents.
La volonté de faire de la Russie une grande nation navale, initiée par le Tzar Pierre 1er au début du siècle ne s'est jamais démentie au cours des années, facilitée par la grande disponibilité du matériel et des " munitions navales " (Tous les pays européens, y compris l'Angleterre, sont dépendants des produits de la Baltique pour la construction, l'armement et l'entretien des navires.) La construction des vaisseaux russes est rapide, avec des bois locaux peu préparés. Ces vaisseaux ne sont pas prévus pour être conservés (durée de vie < à 10 ans en moyenne) et ne subissent pas de refontes coûteuses. Il s'ensuit que les vaisseaux russes sont généralement neufs ou presque, et au dernier cri de l'avancée technologique. (Par exemple, le mathématicien Euler est professeur à l'école navale russe) N'étant pas construit pour des croisières longues, ils étaient généralement lourdement armés pour leur déplacement.
A contrario, les suédois construisaient leurs navires très soigneusement, à partir de bois d'excellente qualité. Les vaisseaux ayant montré à la mer les meilleures qualités de marcheur ou de stabilité était maintenus et refondus sur des périodes très longues, atteignant parfois plus de 80 ans. La flotte suédoise était donc constituée de très bons vaisseaux ayant fait leurs preuves, mais ne bénéficiant pas des améliorations techniques ni de l'évolution de la taille des vaisseaux. Bref, les meilleurs représentants de types de vaisseaux dépassés.
Ces deux dernières nations disposaient également chacune d'une flotte " littorale ", constituée de centaines de petites et moyennes embarcations armées, allant de la chaloupe à la frégate mixte voiles/rames dont les canons, stockés en position centrale, pouvaient être mis en batterie aussi bien à bâbord qu'à tribord, en passant par toutes sortes de galères.
Finalement, la Prusse et l'Autriche n'ont pas de flotte de bataille en tant que telle, tandis qu'existent quelques vaisseaux à Venise, Malte, Naples ou en Turquie pour l'escorte des convois ou la chasse aux pirates.
Le nombre de frégates est plus aléatoire et peut changer en un faible laps de temps, en fonction des choix politiques. En général, on peut avoir un nombre de frégates par nation égal à 1/3 du nombre de vaisseaux, mais, par exemple, en 1760, la Russie n'arme que 3 frégates alors que les Pays-Bas en arment 24 et les espagnols 23...
Didier Baltès
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